ValentineEh bien, en voilà du mystère ! Tu fais donc de la fausse monnaie ?
TrielleDu tout. J’avais poussé le verrou, étant pressé par ma copie et craignant qu’on me dérange. Entre.
Valentine(entrant) Ferme vite la porte, que l’inspiration ne se sauve pas.
TrielleTu as toujours quelque chose d’aimable à me servir.
ValentineEh ! on n’a pas idée, aussi, de se donner de l’importance au point de se mettre sous clé comme une bijouterie de luxe. Tu te prends au sérieux, ma parole.
TrielleTu es bête.
ValentineEn tout cas, je n’ai pas le ridicule de me confondre avec Lord Byron. Toc ! (Clignement d’œil.)
TrielleNe sois donc pas méchante par système, Valentine. Où es-tu allée pêcher que je me confonde avec Lord Byron ? Je t’explique que mon travail… (Au mot de travail, Valentine part d’un bruyant éclat de rire.) Tu es mal venue à me le jeter au nez. Si tu crois que je le fais pour mon plaisir, tu te trompes.
ValentineEt si tu crois le faire pour le plaisir des autres, tu te trompes encore bien davantage.
TrielleQuel singulier agrément peux-tu prendre à ne me dire que des choses blessantes ou ayant l’intention de l’être ?… Bah ! nous verrons bien, de nous deux, celui qui rira le dernier. (Valentine, étonnée, le regarde.) Patience, mon petit loup, patience !
ValentineQuoi ?
TriellePatience ! te dis-je ; l’heure est proche.
ValentineSais-tu ce que tu me rappelles ?
TrielleUn daim ?
ValentineC’est prodigieux ! Tu as le don de la divination.
TrielleN’est-ce pas ? Voilà comment nous sommes dans le feuilleton à trois sous la ligne. Mais peut-être ferions-nous bien de ne pas pousser plus avant dans le domaine du marivaudage, et d’aborder les choses sérieuses. Tu as à me parler ?
ValentineC’est probable. A moins que je ne sois venue exprès pour jouir de ta compagnie et recueillir comme une manne bienfaisante les paroles tombées de tes lèvres…
TrielleJe n’oserais l’espérer. Et alors, tu désires ?
ValentineDe l’argent.
TrielleTu n’en as donc plus ?
ValentineBelle question ! Non, je n’en ai plus. Nous sommes le 1er octobre.
TrielleC’est ma foi vrai.
ValentineJe n’en ai plus !… Je n’en ai plus !… Je serais bien aise, si j’en avais encore, de savoir où je l’aurais pris. Supposes-tu que je me lève la nuit pour te voler ?
TrielleQui te parle de voler, bon Dieu, et quelle nouvelle querelle viens-tu me chercher là ? Je ne suppose rien du tout. Je te donne, le premier de chaque mois, l’argent nécessaire au ménage ; pendant que le mois court, l’argent file, et la bourse est à sec quand le mois est à bout, c’est aussi simple que cela.
ValentinePuisqu’il en est ainsi, paye-moi ce qui me revient et conserve tes belles phrases pour les mettre dans tes romans. Ils en ont plus besoin que moi. Toc !
(Clignement d’œil.)
TriellePatience !
ValentineTu dis ?
TrielleL’heure est proche !… plus proche, même, que je ne le pensais.
ValentineSais-tu ce que tu me fais ?
TrielleJe te fais suer ?
ValentineC’est décidément très curieux ! Tu devrais t’établir liseur d’âmes.
TrielleJ’y songerai sur mes vieux jours. En attendant, nous allons régler nos petits comptes, (Il va à sa table et en fait jouer le tiroir d’où il extrait des billets de banque.) Nous disons ?
ValentineHuit cents ; tu le sais bien.
TrielleHuit cents. (Feuilletant les billets.) Un, deux, trois…
ValentineIl y a le terme.
TrielleJe le paierai à part… Quatre, cinq, six… Je vais te donner le reste en monnaie.
ValentineSi tu veux.
TrielleÇa te sera plus commode. (Tirant de son gousset un peu d’or et d’argent qu’il aligne au bord de la table.) Et cinquante, six cent cinquante. Voilà l’affaire.
Valentine(surprise) Qu’est-ce que c’est que ça ?
TrielleTon argent.
ValentineQuel argent ?
TrielleL’argent pour le mois.
ValentineIl n’y a pas le compte.
TrielleComment, pas le compte ?
ValentineNon.
TrielleSi.
ValentineNon. Est-ce que tu deviens imbécile ? De huit cents francs ôtez six cent cinquante ?
TrielleReste cent cinquante francs.
ValentineEh bien ?
TrielleEh bien quoi ?
ValentineDonne-les moi.
TrielleAh, non.
ValentinePourquoi donc ?
TrielleParce que tu me les dois.
ValentineMoi ?
TrielleOui, toi.
ValentineQu’est-ce que tu me chantes ? Tu ne m’as pas prêté d’argent. D’ailleurs, je n’ai pas l’habitude de te carotter des avances. Je suis bonne ménagère, peut-être ; j’ai de l’économie et de l’ordre, et tu as eu le temps de t’en apercevoir depuis cinq ans que nous sommes mariés.
TrielleTu t’écartes de la question. Il ne s’agit pas de tes rares vertus, mais bien de tes imperfections, lesquelles, hélas, sont sans nombre. Tu te moques de moi. Et tes cent cinquante francs d’amende ?
ValentineDécidément je parle à un fou. Quels cent cinquante francs d’amende ?
TrielleLes cent cinquante francs d’amende que j’ai eu le regret de t’infliger en punition de tes écarts de langage, impertinences diverses, rebellions en tout genre, et caetera et caetera (Mutisme ahuri de Valentine.) Tu ne comprends pas ?
ValentinePas une syllabe.
TrielleJe vais te lire le détail ; ça t’ouvrira les idées.
(Il tire de sa poche un petit calepin qu’il ouvre, et il en commence la lecture.)
TrielleDu 1er septembre : Pour avoir tranché une question sans en connaître le premier mot, puis, convaincue de son erreur, s’y être cramponnée de parti pris avec une insigne mauvaise foi, afin d’avoir raison quand même et d’exaspérer le sieur Trielle, homme modéré, patient et doux
ValentineHein ? Qui ? Quoi ? Qu’est-ce ?
TrielleDu 2 : Pour avoir, le sieur Trielle ayant exprimé le désir de dîner un quart d’heure plus tôt, fait servir un quart d’heure plus tard et répondu audit Trielle qui se plaignait sans acrimonie : « Si tu n’es pas content, va-t’en dîner ailleurs. »
ValentineAh ça…
TrielleDu 3 : Pour avoir traité le sieur Trielle de crasseux et de sale grigou parce qu’il se refusait à acheter, comme inutile et coûteuse, une lanterne à verres de couleur en imitation de fer forgé. Du 4 : Pour avoir dit au sieur Trielle qui regrettait l’absence d’abatis dans le bouillon : « Tu répètes toujour s la même chose », -- ce qui n’ était que trop vrai. Du 5 : Pour lui avoir dit : « Te rappelles-tu la fois où je t’ai pardonné d’être rentré à sept heures du matin ? ».
Valentine(suffoquée) Combien ?
Trielle71 francs.
ValentineC’est pour rien.
TrielleQuand on a pardonné aux gens, on ne doit pas être tout le temps à le leur corner aux oreilles. Et, du reste, pardonné quoi ? Je t’ai expliqué cent fois que j’avais manqué le dernier train.
ValentineEt mon œil ? Je ne te crois pas.
TrielleCrois ce qu’il te plaira de croire ; mais si tu dois me poursuivre de ta miséricorde, me larder de ta grandeur d’âme et me persécuter, jusqu’à ce que mort s’en suive, du souvenir de tes bienfaits, tu peux les garder pour toi : je leur préfère tes rancunes. Tant qu’à faire que d’être ta victime, j’aime autant ne pas t’en avoir d’obligation. Toc ! (Clignement d’oeil.) Je continue : Du 6 : pour avoir été surprise en train de démantibuler la lanterne de l’antichambre, ceci dans le but de forcer le sieur Trielle à en acheter une autre, à verres de couleur, en imitation de fer forgé. Du 7 : :…
ValentineÇa va durer longtemps ?
TrielleQuoi ? Le système des amendes ? Tant que tu ne seras pas revenue à un plus juste sentiment des égards auxquels j’ai droit et que j’exige désormais.
ValentineDes égards !
TrielleOui.
ValentineC’est à mourir de rire.
TrielleBien entendu. Voilà cinq ans que je m’ingénie à excuser ton injustice et que je me crée des devoirs tout exprès pour avoir le souci de les remplir. Aujourd’hui, je pousse la prétention jusqu’à supposer que, peut-être, un jour, une fois par hasard, tu as pu t’en apercevoir et en avoir été touchée : c’est donc moi qui suis dans mon tort. Eh bien ! ma fille, j’y suis, j’y reste. J’en ai par-dessus les épaules et tu commences à m’embêter.
ValentineNous ne sommes pas dans une écurie. Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton-là.
TrielleTu n’auras que la peine de la prendre.
ValentineC’est ce que nous verrons.
TrielleC’est tout vu.
ValentineMon cher…
TrielleTu veux entrer dans des explications ? Entrons ; ça nous promènera. Voilà, je te le répète, cinq années que ma bonne volonté crédite ta mauvaise grâce, et qu’obstiné à dépister ton cœur, — ton cœur qui est là, car il y est ! — je pardonne chaque jour à la veille, dans l’espérance, toujours déçue, du lendemain. Les premiers temps de notre mariage, je tentai de la persuasion, et t’exaltant comme il convenait les avantages de la concorde, la joie des unions introublées, je te tins des discours dictés par la douceur et par la mansuétude mêmes… Peines perdues. Une fois que j’avais en vain, une heure, procédé par le raisonnement, la patience m’échappa. Je me levai, je te pris par le fond de tes jupes, puis, t’ayant étroitement logée sous mon bras gauche, de ma dextre agitée du geste familier aux lavandières à l’ouvrage, je t’administrai…
ValentineVoilà une belle action d’éclat ! Je te conseille de triompher ! Brute ! Lâche ! Goujat !
TrielleJ’userai de ta permission et triompherai selon mon droit. Car cet acte d’autorité, que je n’accomplis pas en pure perte, t’inspira de saines réflexions. J’en sus quelque temps entretenir les bienfaits à l’aide de nouvelles fessées appliquées avec à-propos — et toujours équitablement, tu me rendras cette justice. Je ne suis, en effet, ni un lâche, ni un goujat, ni une brute, ainsi qu’il te plaît à dire. Je suis tout simplement, mon Dieu ! un pauvre diable d’homme de lettres…
Valentine… sans aucune espèce de talent…
Trielle… sans aucune espèce de talent, mais qui aimerait bien, cependant, trouver dans son petit intérieur une paix qui, peut-être, à la longue, lui permettrait d’en acquérir. Malheureusement, vous autres femmes vous vous blasez tout de suite sur les meilleures choses. Je vis venir avec tristesse le moment où les corrections t’allaient devenir indifférentes en attendant qu’elles te devinssent agréables ; je dus passer à un autre genre d’exercice. C’est alors que j’imaginai de me venger sur le mobilier.
Valentine(ironique) C’était malin.
TrielleTrès malin même, puisque le jour où d’un coup de tabouret je fis voler en éclats le miroir de l’armoire à glace, tu restas muette d’ahurissement, de quoi j’éprouvai une joie telle qu’en moins de six semaines j’immolai sans regret, à mon ardente soif de silence, deux chaises, le pot à eau, le casier à musique, la lampe, la pendule, la soupière, le buste de ton oncle Arsène (orgueil de notre humble salon), et divers autres objets de première nécessité. Le fâcheux est, ô Valentine, qu’il n’en soit pas du mobilier comme du phénix qui renaît de ses cendres. La perspective d’avoir à en acheter d’autre me gâta vite l’âpre jouissance que je goûtais à casser les meubles ; une fois encore je dus chercher autre chose. Seulement quoi ? M’en aller ? Peut-être. Mais où aller ? Car tout est là pour un homme dont les goûts bourgeois répugnent au concubinage comme à la triste vie d’hôtel. Je commençais à désespérer quand le ciel me suggéra l’idée de te faire désormais, purement et simplement, payer de ta poche tes fautes ; solution heureuse, j’ose le croire, définitive en tout cas, et à laquelle je m’arrête. De cette heure donc, tu peux en toute tranquillité, forte du serment que je te fais de ne me plus mettre en colère sous quelque prétexte que ce soit, donner libre cours aux élans de ton infernal caractère. Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, tu n’auras de moi ni une chiquenaude, ni le moindre rappel à l’ordre : je mettrai cela sur la note, simplement. Tu paieras à la fin du mois. Hurle, braille, rugis, vocifère, fais du scandale tout ton soûl, trouble tant que tu voudras le repos des voisins ; tu n’as à t’occuper de rien : tu paieras à la fin du mois. Plus de querelles, j’en ai assez. Plus de pugilats, j’en suis las. Énergiquement déterminé à avoir la paix chez moi et ne l’ayant pu obtenir ni par les bons procédés, ni par les moyens extrêmes, je prends le parti de l’acheter avec tes propres deniers, chose qui ne fut point arrivée si tu me l’avais donnée pour rien. J’ai dit. Je ne te retiens plus. Bonjour. Tu peux t’en retourner à tes occupations. Je suis au désespoir de te quitter si vite, mais le devoir m’appelle, l’heure me presse et mon journal n’attend pas.
ValentineQuand tu auras assez causé, tu le diras.
TrielleJ’ai assez causé.
ValentineC’est heureux. Mes cent cinquante francs.
TriellePas un sou.
ValentineTu ne veux pas me les donner ?
TrielleNon.
ValentineC’est une idée fixe ?
TrielleOui.
ValentineLa maison est lourde.
TrielleJe le sais.
ValentineNous avons des charges.
TrielleJe ne dis pas.
ValentineJe te préviens qu’avec 650 francs, il me sera impossible d’y faire face.
TrielleTu leur tourneras le dos.
ValentineÀ ton aise. Nous en serons quittes pour vivre de pain et d’eau claire.
TrielleJamais de la vie. N’en crois rien. Tu t’arrangeras comme tu pourras, mais si je ne trouve pas à mes repas la nourriture saine et copieuse que réclame mon bon appétit, indice de ma conscience calme, j’irai manger au café, — à tes frais, bien entendu. Il serait rigolo que je sois mis au pain sec chaque fois que tu auras été insupportable, ou que tu te seras fait pincer démantibulant une lanterne.
ValentineC’est ton dernier mot ?
TrielleLe dernier.
ValentineBien. (Étendant le bras vers la croisée.) Tu vas me donner mon argent ou je vais me jeter par la fenêtre.
TriellePar la fenêtre ?
ValentinePar la fenêtre.
Trielle(tranquillement, va à la fenêtre qu’il ouvre) Saute ! (Un temps.) Allons, saute ! (Valentine demeure immobile, attachant sur Trielle des yeux chargés de haine. Enfin…)
ValentineTu serais trop content, assassin !
(Trielle referme la fenêtre et redescend en scène.)
Valentine(le poursuivant) Assassin ! Assassin ! Assassin !
Trielle(à sa table, courbé sur son calepin) Du 1er octobre : pour avoir menacé le sieur Trielle de se suicider sous ses yeux, tentant ainsi d’exploiter la tendresse de cet excellent mari.
ValentineLâche ! Lâche ! Lâche !
TriellePour ne l’avoir pas fait.
ValentineOh ! je le sais, va, ce que tu cherches !… Je le sais, où tu veux en venir ! Tu soupires après mon trépas !
TrielleTrépas ! (Écrivant.) Soixante-quinze centimes… pour s’être servie, au cours de la conversation, de locutions empruntées au lexique de Népomucène Lemercier.
ValentineVoilà trop longtemps que je souffre sans me plaindre, j’en ai assez ! Je retourne dans ma famille.
(Elle sort en coup de vent.)