La Paix chez soi · Georges Courteline · Scène 2
Trielle écrit son feuilleton à trois sous la ligne ; sa femme tambourine à la porte pour réclamer de l’argent. Il a préparé sa réponse depuis des semaines. Tout le dialogue est un duel de politesses.
Gratuit pour commencer. Le texte s’ouvre déjà découpé en répliques, tous les autres rôles en voix.
Choisissez un rôle. L’autre personnage parle, votre réplique reste cachée jusqu’à ce que vous l’ayez dite.
Votre réplique
Eh bien, en voilà du mystère ! Tu fais donc de la fausse monnaie ?
ValentineEh bien, en voilà du mystère ! Tu fais donc de la fausse monnaie ?
TrielleDu tout. J’avais poussé le verrou, étant pressé par ma copie et craignant qu’on me dérange. Entre.
Valentine(entrant) Ferme vite la porte, que l’inspiration ne se sauve pas.
TrielleTu as toujours quelque chose d’aimable à me servir.
ValentineEh ! on n’a pas idée, aussi, de se donner de l’importance au point de se mettre sous clé comme une bijouterie de luxe. Tu te prends au sérieux, ma parole.
TrielleTu es bête.
ValentineEn tout cas, je n’ai pas le ridicule de me confondre avec Lord Byron. Toc ! (Clignement d’œil.)
TrielleNe sois donc pas méchante par système, Valentine. Où es-tu allée pêcher que je me confonde avec Lord Byron ? Je t’explique que mon travail… (Au mot de travail, Valentine part d’un bruyant éclat de rire.) Tu es mal venue à me le jeter au nez. Si tu crois que je le fais pour mon plaisir, tu te trompes.
ValentineEt si tu crois le faire pour le plaisir des autres, tu te trompes encore bien davantage.
TrielleQuel singulier agrément peux-tu prendre à ne me dire que des choses blessantes ou ayant l’intention de l’être ?… Bah ! nous verrons bien, de nous deux, celui qui rira le dernier. (Valentine, étonnée, le regarde.) Patience, mon petit loup, patience !
ValentineQuoi ?
TriellePatience ! te dis-je ; l’heure est proche.
ValentineSais-tu ce que tu me rappelles ?
TrielleUn daim ?
ValentineC’est prodigieux ! Tu as le don de la divination.
TrielleN’est-ce pas ? Voilà comment nous sommes dans le feuilleton à trois sous la ligne. Mais peut-être ferions-nous bien de ne pas pousser plus avant dans le domaine du marivaudage, et d’aborder les choses sérieuses. Tu as à me parler ?
ValentineC’est probable. A moins que je ne sois venue exprès pour jouir de ta compagnie et recueillir comme une manne bienfaisante les paroles tombées de tes lèvres…
TrielleJe n’oserais l’espérer. Et alors, tu désires ?
ValentineDe l’argent.
TrielleTu n’en as donc plus ?
ValentineBelle question ! Non, je n’en ai plus. Nous sommes le 1er octobre.
TrielleC’est ma foi vrai.
ValentineJe n’en ai plus !… Je n’en ai plus !… Je serais bien aise, si j’en avais encore, de savoir où je l’aurais pris. Supposes-tu que je me lève la nuit pour te voler ?
TrielleQui te parle de voler, bon Dieu, et quelle nouvelle querelle viens-tu me chercher là ? Je ne suppose rien du tout. Je te donne, le premier de chaque mois, l’argent nécessaire au ménage ; pendant que le mois court, l’argent file, et la bourse est à sec quand le mois est à bout, c’est aussi simple que cela.
ValentinePuisqu’il en est ainsi, paye-moi ce qui me revient et conserve tes belles phrases pour les mettre dans tes romans. Ils en ont plus besoin que moi. Toc !
(Clignement d’œil.)
TriellePatience !
ValentineTu dis ?
TrielleL’heure est proche !… plus proche, même, que je ne le pensais.
ValentineSais-tu ce que tu me fais ?
TrielleJe te fais suer ?
ValentineC’est décidément très curieux ! Tu devrais t’établir liseur d’âmes.
TrielleJ’y songerai sur mes vieux jours. En attendant, nous allons régler nos petits comptes, (Il va à sa table et en fait jouer le tiroir d’où il extrait des billets de banque.) Nous disons ?
ValentineHuit cents ; tu le sais bien.
TrielleHuit cents. (Feuilletant les billets.) Un, deux, trois…
ValentineIl y a le terme.
TrielleJe le paierai à part… Quatre, cinq, six… Je vais te donner le reste en monnaie.
ValentineSi tu veux.
TrielleÇa te sera plus commode. (Tirant de son gousset un peu d’or et d’argent qu’il aligne au bord de la table.) Et cinquante, six cent cinquante. Voilà l’affaire.
Valentine(surprise) Qu’est-ce que c’est que ça ?
TrielleTon argent.
ValentineQuel argent ?
TrielleL’argent pour le mois.
ValentineIl n’y a pas le compte.
TrielleComment, pas le compte ?
ValentineNon.
TrielleSi.
ValentineNon. Est-ce que tu deviens imbécile ? De huit cents francs ôtez six cent cinquante ?
TrielleReste cent cinquante francs.
ValentineEh bien ?
TrielleEh bien quoi ?
ValentineDonne-les moi.
TrielleAh, non.
ValentinePourquoi donc ?
TrielleParce que tu me les dois.
ValentineMoi ?
TrielleOui, toi.
ValentineQu’est-ce que tu me chantes ? Tu ne m’as pas prêté d’argent. D’ailleurs, je n’ai pas l’habitude de te carotter des avances. Je suis bonne ménagère, peut-être ; j’ai de l’économie et de l’ordre, et tu as eu le temps de t’en apercevoir depuis cinq ans que nous sommes mariés.
TrielleTu t’écartes de la question. Il ne s’agit pas de tes rares vertus, mais bien de tes imperfections, lesquelles, hélas, sont sans nombre. Tu te moques de moi. Et tes cent cinquante francs d’amende ?
ValentineDécidément je parle à un fou. Quels cent cinquante francs d’amende ?
TrielleLes cent cinquante francs d’amende que j’ai eu le regret de t’infliger en punition de tes écarts de langage, impertinences diverses, rebellions en tout genre, et caetera et caetera (Mutisme ahuri de Valentine.) Tu ne comprends pas ?
ValentinePas une syllabe.
TrielleJe vais te lire le détail ; ça t’ouvrira les idées.
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Georges Courteline · 1903 · comédie
Trielle, homme de lettres, et Valentine, sa jeune femme, règlent en une heure la question de l’argent du ménage et de la paix domestique. Un acte pour deux comédiens, presque sans accessoires, drôle et cruel.
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