ANAÏS, en faction ; FADINARD, BEAUPERTHUIS puis ÉMILE, puis TARDIVEAU.
Fadinard(courant au-devant de Beauperthuis et l’abritant sous son parapluie pour l’empêcher de voir le chapeau de paille qui se balance au-dessus de sa tête) Prenez garde, vous allez vous mouiller.
Beauperthuis(boitant encore plus fort) Le diable emporte votre escalier sans quinquet !
FadinardOn éteint à onze heures.
Émile(sortant du poste, bas) Occupez le mari ! (Il va au fond, à droite, monte sur une borne et s’occupe à scier la corde avec son épée)
BeauperthuisLâchez-moi donc !… il ne pleut plus… il y a des étoiles ! (Il veut regarder en l’air)
Fadinard(le couvrant avec son parapluie) C’est égal… vous allez vous mouiller.
BeauperthuisMais, parbleu ! monsieur… je suis un bien grand imbécile…
FadinardOui, monsieur. (Il élève le parapluie très haut et saute pour décrocher le chapeau et, comme il tient le bras de Beauperthuis, ce mouvement fait sauter Beauperthuis malgré lui)
BeauperthuisVous l’avez fait sauver…
FadinardPour qui me prenez-vous ? (Il saute de nouveau)
BeauperthuisQu’avez-vous donc à sauter, monsieur ?
FadinardDes crampes… ça vient de l’estomac.
BeauperthuisParbleu ! je vais interroger ce factionnaire…
Anaïs(à part) Dieu !
Fadinard(le retenant brusquement) Non, monsieur… c’est inutile. (À part, regardant Émile.) Bravo !… il scie la corde… (Haut.) Il ne répondra pas… il est défendu de parler sous les armes !
Beauperthuis(cherchant à se dégager) Mais lâchez-moi donc !
FadinardNon… vous allez vous mouiller. (Il le couvre plus que jamais et saute)
Tardiveau(revenant de la droite et stupéfait de voir un factionnaire) Un factionnaire à ma place !
AnaïsPassez au large.
BeauperthuisHein !… cette voix !
Fadinard(mettant le parapluie en travers) Un conscrit !
Tardiveau(apercevant le chapeau) Ah !… qu’est-ce que c’est que ça ?
BeauperthuisQuoi ? (Il écarte le parapluie et lève la tête)
FadinardRien ! (Il lui enfonce son chapeau sur les yeux. Au même instant la corde est coupée. Le réverbère tombe)
BeauperthuisAh !
Tardiveau(criant) Aux armes ! aux armes !
Fadinard(à Beauperthuis) Ne faites pas attention… c’est le réverbère en tombant. (Ici les gardes nationaux sortent du poste. Des gens paraissent aux fenêtres avec des lumières. — Pendant le chœur, Fadinard décroche le chapeau et le donne à Anaïs, qui le met sur sa tête) CHŒUR. AIR : (Vivent les hussards d’Berchini) (Tentations d’Antoinette) acte 2. Quel bruit ! quel vacarme infernal ! Qui fait cet affreux bacchanal ? C’est indécent ! c’est illégal ! Dressons procès-verbal ! (Après le chœur, Beauperthuis est parvenu à retirer son feutre de dessus ses yeux)
BeauperthuisMais, encore une fois, messieurs…
Anaïs(le chapeau sur la tête, s’approchant, les bras croisés et avec dignité) Ah ! je vous trouve donc enfin, monsieur !…
Beauperthuis(pétrifié) Ma femme !…
AnaïsVoilà donc la conduite que vous menez ?…
Beauperthuis(à part) Elle a le chapeau !
AnaïsVous colleter dans les rues, à une pareille heure !
BeauperthuisPaille de Florence !
FadinardEt des coquelicots…
AnaïsMe laisser rentrer seule… à minuit, quand, depuis ce matin, je vous attends chez ma cousine Éloa…
BeauperthuisPermettez, madame, votre cousine Éloa…
FadinardElle a le chapeau !
BeauperthuisVous êtes sortie pour acheter des gants de Suède… On ne met pas quatorze heures pour acheter des gants de Suède…
FadinardElle a le chapeau !
Anaïs(à Fadinard) Monsieur, je n’ai pas l’avantage…
Fadinard(saluant) Moi non plus, madame, mais vous avez le chapeau ! (S’adressant aux gardes nationaux.) Madame a-t-elle le chapeau ?
Les gardes nationauxElle a le chapeau ! elle a le chapeau !
Beauperthuis(à Fadinard) Mais pourtant, monsieur, ce cheval du bois de Vincennes…
FadinardIl a le chapeau !
Nonancourt(paraissant à la fenêtre du poste) Très-bien, mon gendre !… Tout est raccommodé !
Fadinard(à Beauperthuis) Monsieur, je vous présente mon beau-père !
Nonancourt(de la fenêtre) Ton groom nous a conté l’anecdote !… C’est beau, c’est chevaleresque !… c’est français !… Je te rends ma fille, je te rends la corbeille, je te rends mon myrte. Tire-nous des cachots !
Fadinard(s’adressant au caporal) Monsieur, y aurait-il de l’indiscrétion à vous réclamer ma Noce ?
Le CaporalAvec plaisir, monsieur. (Criant.) Lâchez la Noce ! (Toute la Noce sort du poste) CHŒUR. AIR : (C’est l’amour) (acte 4.) Fadinard brise nos fers ! Nous sommes fiers De sa belle âme ! Que sa femme Et ses amis Embrassent tous cet Amadis !! (Pendant le chœur, la Noce entoure et embrasse Fadinard)
Vézinet(reconnaissant le chapeau sur la tête d’Anaïs) Oh ! mon Dieu ! mais cette dame…
Fadinard(très vivement) Otez-moi ce sourd de là !
Beauperthuis(à Vézinet) Quoi, monsieur ?
VézinetElle a le chapeau !
BeauperthuisAllons, je suis dans mon tort !… Elle a le chapeau ! (Il baise la main de sa femme) CHŒUR. AIR final de (la Tour d’Ugolin). Heureuse journée, Charmant hyménée ! S/Mon âme étonnée Bénit le destin. Grâce au mariage Dont le nœud l’/m’engage, Ce couple, je gage, J’aurai l’avantage De/Va dormir enfin !
VézinetAIR (nouveau d’Hervé) Quelle noce charmante !
FadinardAh ! oui !… c’était divin Mais les plus doux plaisirs doivent avoir leur fin. Allons tous nous coucher.
Nonancourt(tenant son myrte) Je vote la mesure !
Fadinard(prenant le bras de sa femme) Viens, mon ange, au cœur… d’oranger Et puisses-tu, témoin de ma triste aventure, À mon chef marital ne jamais adjuger Un chapeau… qu’un cheval ne pourrait pas manger.
TousÀ son chef marital, Etc.