Le Bourgeois gentilhomme · Molière · Acte II, scène 6
Monsieur Jourdain veut devenir un homme de qualité et prend des leçons de tout. Il écarte la logique, la morale et la physique, choisit l’orthographe, découvre comment on prononce un U et apprend qu’il fait de la prose sans le savoir.
Gratuit pour commencer. Le texte s’ouvre déjà découpé en répliques, tous les autres rôles en voix.
Choisissez un rôle. L’autre personnage parle, votre réplique reste cachée jusqu’à ce que vous l’ayez dite.
Votre réplique
(raccommodant son collet) Venons à notre leçon.
Le Maître de philosophie(raccommodant son collet) Venons à notre leçon.
Monsieur JourdainAh ! monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.
Le Maître de philosophieCela n’est rien. Un philosophe sait recevoir comme il faut les choses ; et je vais composer contre eux une satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez-vous apprendre ?
Monsieur JourdainTout ce que je pourrai ; car j’ai toutes les envies du monde d’être savant ; et j’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.
Le Maître de philosophieCe sentiment est raisonnable ; nam, sine doctrina, vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le latin, sans doute.
Monsieur JourdainOui ; mais faites comme si je ne le savois pas. Expliquez-moi ce que cela veut dire.
Le Maître de philosophieCela veut dire que, sans la science, la vie est presque une image de la mort.
Monsieur JourdainCe latin-là a raison.
Le Maître de philosophieN’avez-vous point quelques principes, quelques commencements des sciences ?
Monsieur JourdainOh ! oui, je sais lire et écrire.
Le Maître de philosophiePar où vous plaît-il que nous commencions ? Voulez-vous que je vous apprenne la logique ?
Monsieur JourdainQu’est-ce que c’est que cette logique ?
Le Maître de philosophieC’est elle qui enseigne les trois opérations de l’esprit.
Monsieur JourdainQui sont-elles, ces trois opérations de l’esprit ?
Le Maître de philosophieLa première, la seconde, et la troisième. La première est de bien concevoir, par le moyen des universaux ; la seconde, de bien juger, par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence, par le moyen, des figures : Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton.
Monsieur JourdainVoilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette logique-là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
Le Maître de philosophieVoulez-vous apprendre la morale ?
Monsieur JourdainLa morale ?
Le Maître de philosophieOui.
Monsieur JourdainQu’est-ce qu’elle dit, cette morale ?
Le Maître de philosophieElle traite de la félicité, enseigne aux hommes à modérer leurs passions, et…
Monsieur JourdainNon ; laissons cela. Je suis bilieux comme tous les diables, et il n’y a morale qui tienne : je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.
Le Maître de philosophieEst-ce la physique que vous voulez apprendre ?
Monsieur JourdainQu’est-ce qu’elle chante, cette physique ?
Le Maître de philosophieLa physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés des corps ; qui discourt de la nature des éléments, des métaux, des minéraux, des pierres, des plantes et des animaux, et nous enseigne les causes de tous les météores, l’arc-en-ciel, les feux volants, les comètes, les éclairs, le tonnerre, la foudre, la pluie, la neige, la grêle, les vents, et les tourbillons.
Monsieur JourdainIl y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
Le Maître de philosophieQue voulez-vous donc que je vous apprenne ?
Monsieur JourdainApprenez-moi l’orthographe.
Le Maître de philosophieTrès volontiers.
Monsieur JourdainAprès, vous m’apprendrez l’almanach, pour savoir quand il y a de la lune, et quand il n’y en a point.
Le Maître de philosophieSoit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon l’ordre des choses, par une exacte connoissance de la nature des lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j’ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parcequ’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix : A, E, I, O, U.
Monsieur JourdainJ’entends tout cela.
Le Maître de philosophieLa voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.
Monsieur JourdainA, A. Oui.
Le Maître de philosophieLa voix E se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut : A, E.
Monsieur JourdainA, E ; A, E. Ma foi, oui. Ah ! que cela est beau !
Le Maître de philosophieEt la voix I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : A, E, I.
Monsieur JourdainA, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la science !
Le Maître de philosophieLa voix O se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : O.
Monsieur JourdainO, O. Il n’y a rien de plus juste : A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O ; I, O.
Le Maître de philosophieL’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
Monsieur JourdainO, O, O. Vous avez raison. O. Ah ! la belle chose que de savoir quelque chose !
Le Maître de philosophieLa voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre, sans les joindre tout à fait : U.
Monsieur JourdainU, U Il n’y a rien de plus véritable : U.
Le Maître de philosophieVos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : d’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
Monsieur JourdainU, U. Cela est vrai. Ah ! que n’ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela !
Le Maître de philosophieDemain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.
Monsieur JourdainEst-ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles-ci ?
Le Maître de philosophieSans doute. La consonne D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d’en haut : DA.
Monsieur JourdainDA, DA. Oui ! Ah ! les belles choses ! les belles choses !
Le Maître de philosophieL’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous : FA.
Monsieur JourdainFA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !
Le Maître de philosophieEt l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : R, RA.
Monsieur JourdainR. R, RA ; R, R, R, R, R, RA. Cela est vrai. Ah ! l’habile homme que vous êtes, et que j’ai perdu de temps ! R, R, R, RA.
Le Maître de philosophieJe vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
Monsieur JourdainJe vous en prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une personne de grande qualité, et je souhaiterois que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
Le Maître de philosophieFort bien !
Monsieur JourdainCela sera galant, oui.
Le Maître de philosophieSans doute. Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire ?
Monsieur JourdainNon, non ; point de vers.
Le Maître de philosophieVous ne voulez que de la prose ?
Monsieur JourdainNon, je ne veux ni prose ni vers.
Le Maître de philosophieIl faut bien que ce soit l’un ou l’autre.
Monsieur JourdainPourquoi ?
Le Maître de philosophiePar la raison, monsieur, qu’il n’y a, pour s’exprimer, que la prose ou les vers.
Monsieur JourdainIl n’y a que la prose ou les vers ?
Le Maître de philosophieNon, monsieur. Tout ce qui n’est point prose est vers, et tout ce qui n’est point vers est prose.
Monsieur JourdainEt comme l’on parle, qu’est-ce que c’est donc que cela ?
Le Maître de philosophieDe la prose.
Monsieur JourdainQuoi ! quand je dis : Nicole, apportez-moi mes pantoufles, et me donnez mon bonnet de nuit, c’est de la prose ?
Le Maître de philosophieOui, monsieur.
Monsieur JourdainPar ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde de m’avoir appris cela. Je voudrois donc lui mettre dans un billet : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrois que cela fût mis d’une manière galante, que cela fût tourné gentiment.
Le Maître de philosophieMettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
Monsieur JourdainNon, non, non, je ne veux point tout cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
Le Maître de philosophieIl faut bien étendre un peu la chose.
Monsieur JourdainNon, vous dis-je. Je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
Le Maître de philosophieOn les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d’amour.
Monsieur JourdainMais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure ?
Le Maître de philosophieCelle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
Monsieur JourdainCependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
Le Maître de philosophieJe n’y manquerai pas.
Texte: fr.wikisource.org/wiki/Le_Bourgeois_gentilhomme/%C3%89dition_Louandre,_1910. Texte du domaine public, édition Wikisource. Télécharger le texte
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