Gros Chagrins · Georges Courteline · Texte intégral
Gabrielle arrive en larmes chez son amie Caroline : son mari la trompe, elle a trouvé la lettre. Mais le chagrin ne tient pas la distance. Entre deux sanglots, on parle bonnes, clés perdues, café-concert et pas de quatre. Pour deux comédiennes.
Gratuit pour commencer. Le texte s’ouvre déjà découpé en répliques, tous les autres rôles en voix.
Choisissez un rôle. L’autre personnage parle, votre réplique reste cachée jusqu’à ce que vous l’ayez dite.
Votre réplique
Ah ça ! mais, tu pleures !
Au lever du rideau, Caroline fait de la tapisserie à la clarté d’une lampe posée sur un guéridon.
Un silence. — Brusquement, violent coup de sonnette. Caroline dépose son ouvrage, quitte la scène et va ouvrir.
À la cantonade on entend : « Gabrielle ! » et aussitôt les sanglots bruyants de Gabrielle.
Réapparition des deux jeunes femmes.
CarolineAh ça ! mais, tu pleures !
Gabrielle(éclatant en sanglots) Ah ! ma chère ! ma chère !
CarolineMon Dieu, que se passe-t-il ?
GabrielleUne chaise !… donne-moi une chaise !
Caroline(la faisant asseoir) Tiens !
GabrielleMerci !… Un verre d’eau, veux-tu ?
CarolineTout de suite !… Mon pauvre chat ! Mon pauvre chat !… Pour Dieu, qu’est-ce qui t’est arrivé ?… Tiens, bois !
Gabrielle(prenant le verre) Merci ! — Aide-moi à dégrafer mon boa. Tâte mes mains !
CarolineTu as une fièvre !…
GabrielleJe suis comme une folle !
CarolineCalme-toi ; je t’en supplie ! Tu me tournes les sangs !
GabrielleJe suis comme une folle, je te dis.
CarolineBois encore un peu. Là !… Voilà !… Te sens-tu un peu mieux ?
GabrielleOui… non… oui… Je ne sais pas !… Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! Soyez donc une honnête femme !
CarolineEnfin que se passe-t-il ?
Gabrielle(avec éclat) Ce qui se passe ?… Il se passe que mon mari me trompe !
Caroline(incrédule) Non ?
GabrielleSi !
Caroline(les bras croisés) Qu’est-ce que tu me dis là !
GabrielleLa vérité.
CarolineFernand ?
GabrielleFernand !
CarolineQu’est-ce qui aurait pu croire ça de lui ?
GabrielleCrois-tu, hein ? Après neuf ans de mariage ! En pleine lune de miel !
Caroline(atterrée) Eh bien, nous sommes propres, toutes les deux !
Gabrielle(avec espoir) Ah bah !… Est-ce que toi aussi ?…
CarolineNon ; moi, ce n’est pas cela. Seulement, imagine-toi que j’ai tous les ennuis : ma belle-mère est à l’agonie et je suis sans bonne.
GabrielleAllons donc !
CarolineC’est comme je te le dis.
GabrielleTu as renvoyé Euphrasie ?
CarolineCe matin !
GabrielleEn voilà une histoire !
CarolineNe m’en parle pas ; j’en suis malade. D’autant plus que c’était une perle, cette fille !
GabrielleC’est vrai ?
CarolineUne perle ! Un diamant ! Elle avait toutes les perfections ! — Mais voleuse !…
GabrielleQu’est-ce que tu veux ! Quand ce n’est pas ça, c’est autre chose. Ainsi moi ; … tu te rappelles Adèle, ma femme de chambre ?
CarolineParfaitement. Une grande bringue qui avait une tête de brochet ?
GabriellePrécisément !
CarolineEh bien ?
GabrielleEst-ce qu’un jour je ne l’ai pas pincée en train de se débarbouiller avec mon éponge de… toilette ?
Caroline(suffoquée) Pas possible ?
GabrielleMa parole d’honneur !
CarolineAh ! la sale bête ! Je l’aurais tuée !
GabrielleTu es bonne ! On n’a pas le droit. — Qu’est-ce que je disais donc ? (Éclatant.) Ah oui ! Alors voilà, ma chère ; il me trompe !
Caroline(la consolant) Eh là ! Eh là !
Gabrielle(hurlant) Hi ! Hi ! Hi !
CarolineEs-tu bien sûre, au moins !
Gabrielle(les mains au ciel) Ah ! Dieu !
CarolineMon pauvre chou ! Mon pauvre chat !
Gabrielle(toujours sanglotante) Ah ! oui, va, tu peux me plaindre ! Je suis assez malheureuse.
CarolineMais je te plains de tout mon cœur ! Ah ! bien sûr non, tu n’avais pas mérité ça !
GabrielleEnfin, est-ce vrai ?
CarolineVoyons, conte-moi ça en détail. Dis-moi tes peines, ma chérie ; cela te soulagera toujours un peu.
GabrielleEh bien voilà. (Elle se mouche, se tamponne les yeux, etc.) Tu sais que Fernand va à la Bourse tous les jours ? Moi, je reste seule, et je m’ennuie. Alors, qu’est-ce que je fais ?
CarolineTu retournes ses poches, je connais ça.
GabrielleParfaitement. Et je fouille dans son secrétaire.
CarolineTu as la clé ?
GabrielleJ’en ai fait faire une.
CarolineCe que tu as bien fait !
GabrielleN’est-ce pas ?
CarolineTiens !…
GabrielleOh ! ce n’est pas par curiosité !
CarolineBien sûr, non !
GabrielleC’est par prévoyance !
CarolineSans doute !
GabrielleMieux vaut avoir deux clés qu’une seule. Au moins si on perd la première…
CarolineOn a la seconde.
GabrielleVoilà tout. — Et à propos ; que je te fasse rire ! Est-ce que je t’ai conté que l’autre jour, j’avais perdu la clé de chez nous ?
Caroline(très intéressée) Ta clé ! Non ! Quand ?
GabrielleLa semaine dernière ! Comment, je ne t’ai pas dit cela ?
CarolineEn voilà la première nouvelle !
Gabrielle(se tordant de rire) Ah ! ma chère !… Ça a été toute une histoire ! J’avais passé la soirée chez maman, figure-toi. Tu sais que maman, le jeudi soir, donne du thé et des petits fours ? Bon ! Minuit sonnant, je saute en fiacre ; j’arrive chez nous, je grimpe mes trois étages quatre à quatre. Une fois à ma porte, pas de clé !
CarolinePas de clé ?
GabriellePas l’ombre !
CarolineÇa, c’est drôle ! Et ton mari ?
GabrielleAu cercle !
CarolineUn vrai guignon !
GabrielleCrois-tu ! Avec ça, pas de lumière ! Je n’ai jamais tant ri. Je suis restée sur le palier jusqu’à deux heures du matin à attendre le retour de Fernand ! (Fondant brusquement en larmes.) Fernand !… Ah ! le gredin ! Ah ! le monstre !… Il me trompe !… — Où donc en étais-je ?
CarolineAux poches retournées.
GabrielleC’est juste. — Eh bien, j’y ai trouvé une lettre, dans sa poche.
CarolineUne lettre oubliée ?
GabrielleParfaitement !
CarolineMon Dieu, que les hommes sont bêtes ! Ce n’est pas à nous que ces oublis-là arriveraient !
GabrielleOh ! non !
CarolineDe qui, la lettre ?
GabrielleDevine !
CarolineMa foi…
GabrielleNe cherche pas, va ! C’est tellement monstrueux, tellement abject, tellement ignoble ! — Rose Mousseron ?
CarolineDe Parisiana ?
GabrielleOui, ma chère ; de Parisiana ! Cette fille qui chante : J’ai z’une petite maison À Barbe À Barbe J’ai z’une petite maison À Barbizon !
CarolineCe n’est pas l’air.
GabrielleSi.
CarolineNon.
GabrielleSi.
CarolineTu te trompes.
GabrielleTu es sûre ?
CarolineJe te jure ! Tiens, c’est comme ça.
Elle chante.
CarolineJ’ai z’une petite maison À Barbe À Barbe J’ai z’une petite maison À Barbizon !
Gabrielle(qui a battu la mesure) Tu as raison. Je confondais avec l’Almée de la rue du Caire. Recommence un petit peu, pour voir.
Caroline reprend, Gabrielle l’accompagne, en sourdine d’abord, puis à toute voix.
Les deux femmes(à tue-tête) J’ai z’une petite maison À Barbe À Barbe J’ai z’une petite maison À Barbizon !
CarolineTu y es.
GabrielleÇa ne doit pas être bien malin, d’avoir du succès au café-concert.
CarolineParbleu ! — Et alors ?
GabrielleQuoi, alors ?
CarolinePour m’en finir avec ton histoire ?
GabrielleQuelle histoire ?
CarolineL’histoire de la lettre.
GabrielleQuelle lettre ?
CarolineLa lettre de Rose Mousseron ?
GabrielleLa lettre de Rose Mousseron ?… Ah oui ! Une lettre immonde, ma chère ! pleine de saletés et d’horreurs ! Une véritable dégoûtation !
CarolineTu l’as sur toi, mon cœur ?
GabrielleNon.
CarolineTant pis.
GabrielleAh ! les lâches ! Ah ! les misérables, les infâmes ! Voilà pourtant à qui nous sacrifions tout, notre jeunesse, nos illusions, nos pudeurs ! (Elle sanglote.) Jamais, tu entends bien, jamais je ne pardonnerai ça à Fernand ! Mon Dieu, que je souffre ! Pour sûr, je vais avoir une attaque de nerfs !
Caroline(désolée) Je t’en prie, Gabrielle, pas d’attaque ! Puisque je te dis que je suis sans bonne !
GabrielleDonne-moi un peu d’eau de mélisse !
CarolineTout à l’heure. — Tiens, mon petit chat, tu ne sais pas ce que tu vas faire ?
GabrielleSi ! Je vais me suicider.
CarolineMais non. Tu vas rester à dîner avec moi. Ça te changera le cours des idées.
GabrielleÀ dîner ?… Je ne peux pas !
CarolinePourquoi ?
GabrielleNous dînons chez les Brossarbourg. (Au comble de la joie.) Il paraît que ce sera charmant. On dansera jusqu’à l’aurore ! — Et pendant que j’y pense : tu connais le pas de quatre, Caroline ?
CarolineOui.
GabrielleVeux-tu être bien mimi avec ta pauvre affligée ?
CarolineCertainement.
GabrielleApprends-le-moi, dis ?
CarolineComment donc !
Les deux femmes se placent en vis-à-vis, l’une à la cour, l’autre au jardin. L’orchestre joue le Pas de quatre.
CarolineTrois pas en avant et un petit coup de pied. (Exécutant le mouvement.) Tra la la la, tra la la la !
Gabrielle(l’imitant) Comme ça ?… Tra la la la, tra la la la !
CarolineTu y es !…
GabrielleCe n’est pas difficile !
CarolinePas pour deux sous !… Tra la la la ! Tra la la la ! Bien balancé… et en mesure !
Gabrielle(chantant et dansant à la fois) Tra la la la ! Tra la la la !
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