Feu la mère de Madame · Georges Feydeau · Scène 1

Lucien et Yvonne : le retour du bal

Personnages
Lucien, Yvonne
Durée
1 236 mots, 10 min à voix haute
 
Comédie

La situation

Quatre heures du matin. Lucien rentre déguisé en Louis XIV et réveille sa femme, qui l’attendait pour se disputer. Ils se retrouvent en chemise, dans le noir, à régler des comptes de ménage.

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Voilà !… Je te demande pardon ! (En ce disant il tourne le commutateur électrique à gauche de la porte, ce qui allume le lustre.)

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Le texte

LucienVoilà !… Je te demande pardon ! (En ce disant il tourne le commutateur électrique à gauche de la porte, ce qui allume le lustre.)

Yvonne(avec humeur) Ah ! tu me demandes pardon ! Tu aurais mieux fait de ne pas oublier ta clé. C’est gai d’être réveillée en sursaut quand on dort.

Lucien(sur un ton confus) Je t’ai réveillée ?

Yvonne(sur un ton coupant) Évidemment, tu m’as réveillée ! Tu ne penses pas que je t’ai attendu jusqu’à cette heure-ci ?

Lucien(bien sincèrement, comme soulagé, tout en pivotant pour aller vers la cheminée afin d’y déposer son bougeoir) Ah ! tant mieux ! (Il fait mine de souffler sa bougie, mais s’arrête à la voix d’Yvonne.)

YvonneComment, « tant mieux » ! tu es content de m’avoir éveillée ?

LucienMais non ! je dis tant mieux… que tu ne m’aies pas attendu.

(Il souffle sa bougie, la dépose sur la cheminée, pose sa canne dans l’encoignure de cette dernière, puis, son parapluie entr’ouvert et ruisselant sous le bras, se dirige vers le lit, en secouant ses mains glacées sous ses gants trempés.)

YvonneJe te demande un peu si c’est une vie de rentrer à cette heure-ci !

Lucien(tout en retirant ses gants) Je n’ai pas pu trouver de fiacre. Et il fait un temps ! Il n’y avait que des lanternes pour Vaugirard ou Le Château-d’Eau ! On ne trouve jamais les lanternes de son quartier.

YvonneJe suis sûre qu’il doit être des heures… !!

Lucien(sans conviction) Oh ! non, il est à peine… (À ce moment précis, la pendule de la cheminée se met à sonner quatre coups.)

Yvonne(lui coupant la parole) Attends ! (Tous deux prêtent l’oreille. Lucien avec une certaine grimace. Une fois les quatre coups sonnés. Yvonne avec un rictus aux lèvres.) Quatre heures dix !

LucienComment, « dix » !

Yvonne(coupante) Évidemment ! La pendule retarde de dix minutes !

LucienC’est pas possible, elle bat la breloque… Tout à l’heure, quand je suis passé devant la gare Saint-Lazare…

YvonneOui ! Oui ! tu vas me dire qu’il était minuit !

LucienMinuit, non, mais…

YvonneMais si ! mais si ! c’est une chose connue : quand les maris découchent, les pendules de leurs femmes battent toujours la breloque…

Lucien(allant au lit) Oh ! que tu es exagérée ! Voilà que je découche, à présent ! (S’asseyant sur le pied du lit.) Enfin, c’était convenu que je rentrerais tard, puisque j’allais au bal des Quat’Z’arts ! Je ne pouvais pourtant pas le quitter avant qu’il fût commencé…

Yvonne(sur un ton sans réplique) Tu aurais mieux fait de ne pas y aller du tout !… Est-ce que c’est ta place ! Qu’est-ce qu’ils ont dû penser de toi aux Quat’Z’arts !… en te voyant, toi, un homme marié !

Lucien(qui, depuis son entrée, n’a pas quitté son parapluie, distraitement traçant avec des dessins sur le tapis comme on fait avec une canne sur le sable) Oh ! je t’assure qu’ils ne se sont pas occupés de moi !

Yvonne(brusquement lui envoyant à travers la couverture un coup de genou dans la hanche) Mais fais donc attention !

Lucien(que ce coup a fait sauter du lit) Quoi ?

Yvonne(criant) Ton parapluie ! tu inondes mon tapis !

LucienMoi ! (Instinctivement il baisse la tête pour constater le dégât, ce qui fait que du bord de son chapeau s’échappe une rigole d’eau.)

Yvonne(criant plus fort) Et ton chapeau !… il dégoutte.

Lucien(tout abasourdi, se précipitant vers la porte du fond pour déposer chapeau et parapluie dans le vestibule) Oh !… Je te demande pardon.

YvonneNe pas même voir qu’il rigole.

Lucien(en sortant) Il a bien de la chance !

Yvonne(rageuse) Oui, oh ! fais de l’esprit ! (Lucien a reparu et s’est arrêté, piteux, entre la porte et le secrétaire. Il tire bêtement sur un des bouts de son foulard pour le sortir du collet de son imperméable. Yvonne le considérant avec pitié.) Ah ! non, la touche que tu as, comme ça !

LucienC’est la pluie !

YvonneOui, oh ! tu es joli !… Regarde-moi ces bas !! d’où ça sort-il ?

Lucien(piteux) Du magasin de blanc !

YvonneAh ! bien ! ils peuvent y retourner ! Ah ! là, là… ! (Brusquement :) Mais enlève donc ton paletot ! tu ne comptes pas coucher avec !

Lucien(décidé à toutes les concessions) Tu as raison. (Il se tourne dos au public et enlève son paletot qu’il dépose sur la chaise à droite de la porte, puis, tirant son épée d’un geste large, il va la ranger contre la cheminée.)

YvonneC’est vrai ça ! (Voyant Lucien qui, redescendu au milieu de la scène a un frisson. — Sur un ton obsédé :) Qu’est-ce que tu as ?

Lucien(fait signe de la tête que ce n’est rien, puis) J’ai froid.

Yvonne(narquoise) Ah ! T’as froid ! Tu voudrais peut-être que je te plaigne ?

Lucien(avec un mouvement d’impatience) Mais non ! tu me demandes ; alors, je te dis.

YvonneEh ! bien ça t’apprendra à faire la noce ! (Voyant Lucien qui s’est approché dos à la cheminée et présente ses mains et, alternativement, chacun de ses pieds au foyer. — Sur un ton de pitié.) Qu’est-ce que tu fais dans la cheminée ?

Lucien(même jeu, très simplement) J’essaie de me réchauffer.

YvonneIl n’y a pas de feu !

Lucien(répétant machinalement) Il n’y a pas d… hein ? (Jetant un regard sur le foyer.) Ah ! oui tiens !… L’habitude, tu sais. Comme quand il y a du feu, c’est là-dedans qu’on le met… alors, inconsciemment… !

YvonneSsse !

Lucien(d’un ton minable) Comme c’est peu charitable à toi de m’enlever mes illusions ! Je commençais déjà à me réchauffer.

YvonneAh ! tu te chauffes avec des illusions, toi ? Eh bien ! dorénavant, mon vieux… pour ton feu !…

Lucien(agacé, haussant les épaules et remontant au fond) Ah ! la bada !

Yvonne(revenant à la charge) Non ! penser qu’on n’est marié que depuis deux ans et que monsieur lâche déjà sa femme pour aller au bal des Quat’Z’arts !

Lucien(obsédé) Écoute, je t’en prie… je suis fatigué, tu me feras une scène demain.

YvonneOh !… je ne te fais pas de scène ! je constate.

Lucien(descendant un peu en scène) Si tu ne comprends pas qu’un homme a besoin, pour ne pas s’encroûter, de tout voir, de tout connaître… pour former son esprit… !

Yvonne(avec un profond dédain) Oh ! non… ! non ! écoutez-moi ça ! T’es caissier aux Galeries Lafayette ; c’est ça qui peut te servir pour ta profession, de connaître le bal de Quat’Z’arts !

Lucien(piqué) Je ne suis pas que caissier ! je suis peintre.

Yvonne(haussant les épaules) T’es peintre ! tu barbouilles.

Lucien(vexé) Je barbouille !

YvonneAbsolument ! Tant qu’on ne vend pas, on barbouille. Est-ce que tu vends ?

LucienNon, je ne vends pas ! Évidemment, je ne vends pas ! La belle malice ! Je ne vends pas… parce qu’on ne m’achète pas !… sans ça… !

YvonneT’as jamais bien peint qu’une chose !

Lucien(heureux de cette concession) Ah !

YvonneMa baignoire… au ripolin.

Lucien(vexé, gagnant vers la cheminée) Oh ! c’est drôle ! Oh ! c’est spirituel. Va, marche ! (Revenant vers le lit.) N’empêche que je suis plus artiste que tu ne crois ! Aussi, comme artiste, est-il tout naturel que j’aille chercher des sensations d’art.

YvonneAllons ! allons ! dis que tu vas chercher des sensations, un point, c’est tout ! Mais ne parle pas d’art !

Lucien(renonçant à discuter) Ah ! tiens, tu me cours ! (Il gagne jusqu’à la cheminée et se met en posture de retirer son jabot devant la glace.)

Texte: fr.wikisource.org/wiki/Feu_la_m%C3%A8re_de_Madame. Texte du domaine public, édition Wikisource. Télécharger le texte

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